19 mai 2007

le premier chapitre de Bleu à l'âme, la biographie de Christophe Dominici

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Bleu à l'âme,
de Christophe Dominici
Editions Le Cherche Midi
18 euros

C’est peut-être la fin. Si je dispute la Coupe du monde en septembre, ce sera la troisième et la dernière aussi. Je n’ai jamais été nostalgique, j’ai toujours su qu’il fallait avancer, ne pas regarder derrière soi, mais à 35 ans, j’ai eu soudain envie d’arrêter l’engrenage. D’aller chercher loin au fond de moi, pour expliquer ce qu’a été ma vie jusque-là. Avant de passer à autre chose.

Peut-être que je n’étais pas fait pour devenir ce que je suis. Je me souviens très bien que, adolescent, ma mère me racontait souvent qu’elle avait un jour rencontré un médium. Celui-ci lui avait annoncé un grand malheur. Mais il avait ajouté : «Votre fils a un don. » Après le décès brutal de ma soeur, ma mère s’est persuadée que ce "don", c’était le rugby. Elle répétait : "Tu seras en équipe de France, moi, je te le dis !" Et je lui répondais : "Mais, m’man, tu m’as fait nain ! Comment veux-tu que je sois en équipe de France avec mon 1,72 mètre et mes 68 kilos, quand il y a des types qui ont des bras comme des cuisses et des cuisses comme des arbres ?"
Elle ne répondait pas. Elle était sûre d’elle.

La première partie de la prédiction s’était malheureusement réalisée, laissant un immense vide parmi nous, ma mère ne pouvait pas imaginer que la deuxième partie ne deviendrait pas réalité pour le combler. Et mon père est devenu mon premier allié.

À mes débuts, je ne jouais pas tout seul au rugby. Je jouais à trois. Avec mon père. Et ma mère. Mon jeu n’était pas aussi performant qu’il l’est devenu parce que je ne savais pas pour qui je jouais. Est-ce que je jouais pour les spectateurs ? Pour mes parents ? Pour moi ? À aucun moment je ne m’étais posé la question, pourtant capitale : "Est-ce que je joue vraiment pour moi ?" C’est quand il a fallu que j’y réfléchisse que j’ai pu donner un sens profond à ce que je faisais. Je ne savais ni pour qui je jouais, ni pour quoi. La rage que j’éprouvais
et celle de mes parents décuplaient ma motivation.

De ce drame une force énorme était sortie comme si mon mal-être avait accru ma volonté. Comme si le malheur m’avait permis d’atteindre des limites que je ne soupçonnais pas.

Quand on écrit un livre, on cherche ainsi à exorciser certaines douleurs, à se souvenir des gens qui ont compté, des émotions les plus fortes partagées avec des proches ou des inconnus. On cherche à faire le tri entre ce qui semble digne d’être raconté, ce qui a vraiment compté. Et cela n’a pas toujours été facile. Parce qu’il faut décrire les gens qui m’ont accompagné, qui m’ont aidé à grandir, décrire aussi des situations vraiment intimes. Sinon, pourquoi écrire ? Écrire, c’est laisser une trace de ce qui a été. Il fallait prendre le temps, disposer du recul nécessaire pour trouver les mots justes. Je voulais donner à lire quelque chose de fort. Qui ne
s’arrête pas à la simple évocation de mes meilleurs matches.

Dans ce livre, j’ai pu exprimer exactement ce que je voulais dire. C’est tout bête, et compliqué à la fois : je m’efforce d’être quelqu’un de bien. En voulant tout raconter, je vais probablement rendre des gens malheureux, rouvrir des plaies. Même si j’en suis ni pour qui je jouais, ni pour quoi. La rage que j’éprouvais et celle de mes parents décuplaient ma motivation.

De ce drame une force énorme était sortie comme si mon mal-être avait accru ma volonté. Comme si le malheur m’avait permis d’atteindre des limites que je ne soupçonnais pas.

...

Ma vie s’est jouée sur le fil du rasoir, j’en suis conscient. Enfant, je n’ai jamais manqué de rien, même si mes parents n’étaient pas millionnaires. Mais après le drame qui a failli détruire notre famille, après les moments terribles de l’adolescence, bref, avant le rugby, je sais bien que, à tout moment, j’aurais pu basculer. Et peut-être même encore aujourd’hui. À un proche qui demandait à Max Guazzini, "mon" président du Stade français : "Que ferez-vous quand Christophe arrêtera de jouer ?", il a répondu, comme à son habitude, par une boutade : "J’irai le voir en prison !" Max sait bien qui je suis : quelqu’un de très attentionné, avec un petit côté mauvais garçon.

Ce livre est là pour montrer que tout n’a pas été facile, qu’il m’a fallu tomber, revenir, tomber encore. Renaître pour enfin exister. Quand mon nom est sorti du chapeau à la veille de la Coupe du monde 2003, cela a changé le cours de ma vie. Si je n’y avais pas participé, je n’aurais pas connu le même destin. J’aurais sûrement déjà raccroché les crampons. Je ne rêverais plus de rugby. Je n’aurais sûrement pas osé faire ce livre. Et je l’aurais regretté.

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